Giratoire des soufflantes

Vidéo sonore, 20 min, 2018.

Réalisée en collaboration avec L'Association de Sauvegarde du Patrimoine Industriel du Bassin de Decazeville Aubin (ASPIBD) pour la 7ème édition de "In Situ Patrimoine et Art Contemporain", manifestation portée par le Passe-Muraille, sur une invitation de Marie-Caroline Allaire-Matte.

Production en partenariat avec le Passe-Muraille : La Région Occitanie/Pyrénées-Méditerranée, Le Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural (LEADER), Le Pôle d'Equilibre Territorial et Rural Centre Ouest Aveyron et Decazeville Communauté.

Entretien publié dans le catalogue de la manifestation "In Situ Patrimoine et Art Contemporain 2018"

Marie-Caroline Allaire-Matte : Tu as séjourné à plusieurs reprises à Decazeville, qu’est-ce qui t’a le plus étonné en découvrant cette ville et son histoire industrielle? Quels sujets as-tu voulu faire apparaitre dans ta vidéo?

Agnès Fornells : Decazeville a pour moi tout de suite "fait image", comme si suite à l’arrêt de l’activité qui avait fondé la ville, sa situation en suspens révélait sa puissante dimension visuelle et plastique. La particularité des lieux est notable aussi dans l’expression verbale. Par exemple la phrase de René "Tous ces terrains, c’est du rapporté, ça a été remué tout ça" fait référence à comment l’exploitation minière a transformé le paysage, mais on peut l’entendre comme une métaphore de sa population mélangée, du mescladis. L’histoire et l’activité du site ont aussi laissé leur empreinte dans l’urbanisation, dans le langage ou dans les esprits. L’attachement au territoire des gens qui l’habitent et leur désir de le partager m’a saisie, ainsi que la présence de valeurs telles que l’amitié, la solidarité, la paix, la résistance, issues de la rencontre d’une grande diversité d’origines au sein d’une population, unie par le travail de la mine et les luttes sociales. "Giratoire des soufflantes" s’appuie sur l’empreinte d’un passé pour suggérer ce désir de permanence. Les mots, les sons, les matières et les formes collectés, composent la partition de cette vidéo, qui retient aussi les couleurs significatives de l’histoire du bassin : le noir minier, le rouge ouvrier. Le sujet serait peut-être de rassembler des fragments pour recomposer une image brisée, autour d’un vestige industriel principal, les soufflantes.

M.C. A.M. : Peux-tu préciser à quoi correspond le titre ?

A. F. : Giratoire des soufflantes évoque un centre et un mouvement autour. En effet la vidéo explore l’environnement autour de ces machines à l’abandon, dont le projet de sauvegarde est actuellement au centre des préoccupations du Musée du Patrimoine Industriel et Minier de Decazeville. Ce titre provient plus concrètement de l’installation de panneaux signalétiques nommant le carrefour routier voisin des soufflantes. Cet évènement inattendu, survenu lors de mon séjour, a été interprété à l’ASPIBD comme un signe favorable à leur démarche.

M.C. A.M. : Comment as-tu été accompagnée sur les sites que tu as filmés ?

A.F. : La clé du bâtiment des soufflantes m’a été confiée par l’intermédiaire de Decazeville Communauté. Tous les membres de l’ASPIBD que j’ai rencontré m’ont accompagné de façon enthousiaste, mettant à ma disposition des documents, des archives, des pistes à explorer, des contacts. Ils ont été présents pour rendre possible la réalisation de certains séquences, comme celle du camion conduit à l’extérieur, ou pour m’accueillir lors d’évènements au sein du musée. Dès mon arrivée, Michel Herranz et René Tomzack m’ont fait parcourir la ville et les autres localités qui composent le bassin. Les enregistrements de leurs propos ont été improvisés pendant ces visites. Ces allers/retours entre les soufflantes et leur environnement ont ainsi élargie ma façon d’aborder la notion de vestige dans ce projet. Aux vestiges du patrimoine industriel, comme les pneus monumentaux qui ponctuent les abords des sites, répondent ceux d’une époque révolue de la ville : des formes récurrentes telles que l’étoile à cinq branches sur certaines tombes ou les vitrines et façades de lieux inoccupés.

M.C. A.M. : Céline Mélissent écrit très justement que ton travail se réalise par contraste entre le caractère « brut », direct et sans mise en scène de ses images et la mélancolie qui teinte les scènes. Dans ton film, on ressent une forte opposition entre les machines à l’arrêt et l’énergie des voix, des sons, ceux de l’eau, de la nature. Une forme de distance également ?

A.F. : Oui, car le sujet n’est pas donné d’emblée. Les soufflantes se révèlent progressivement, à travers des images énigmatiques. On les perçoit d’abord en négatif, en écho à l’histoire des archives des houillères, trouvées sous forme de plaques de verres photographiques, dans son enfance par Michel. Dans une seconde séquence on se trouve dans un déplacement à l’aveugle dans les sous-sols du bâtiment, dont l’obscurité et la sensation sous-terraine permettent d’évoquer la mine. C’est seulement vers la fin, quand une trame a commencé se tisser, que l’on voit des images plus directes des soufflantes. Le nom des machines en question, qui servaient à envoyer de l’air chaud sous pression dans les hauts-fourneaux pour favoriser la combustion, est significatif au-delà de leur fonction. Car le souffle c’est aussi celui des voix, qui animent la fixité des plans, avec des fragments d’histoires. Ces conversations et remémorations sont perçues dans diverses atmosphères, comme lors d’un trajet en voiture bercé par le ronron du moteur et le bruit des essuie-glaces ou dans le brouhaha d’une cantine de travailleurs.

M.C. A.M. : Tu parviens à conserver une forme artistique à une vidéo qui contient beaucoup de témoignages et d’informations. Est-ce un exercice difficile de traduire un sujet documenté comme celui-ci ?

A.F. : Ma démarche n’étant pas du tout informative j’ai cherché à conserver un rapport d’étrangeté avec le sujet, à continuer de le voir sans le connaître, à combiner de façon décalée les éléments présents. Decazeville est une mine (comme on dit en espagnol "es una mina"), un trésor, en l'occurrence d’images. De même la parole y coule à flot et l’exercice à plutôt résidé dans le tri resserré de toute cette matière, pour la réduire jusqu’à retrouver l’inattendu.